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Jeudi 25 décembre 2008

Bienvenue sur ce site consacré à la philosophie (avec les enfants) et la littérature (de jeunesse)

Ce site propose aux enseignants, aux parents, aux chercheurs, aux éducateurs, aux écrivains, aux libraires, et à tous ceux qui montent dans ce navire, de partager nos réflexions, nos pratiques, nos coups de coeur, nos questionnements sur la pratique de la philosophie avec les enfants et  la littérature de jeunesse.
 

                  
           "
On a grand tort de peindre la philosophie inaccessible aux enfants, et d’un visage renfrogné, sourcilleux et terrible. Qui me l’a masquée de ce faux visage, pâle et hideux ? Il n'est rien de plus gai, de plus gaillard, de plus enjoué, pour un peu je dirai de plus folâtre. Elle ne prêche que fête et bon temps. Une mine triste et transie montre là  que c'est  pas  son gîte."

Michel de Montaigne. De l’institution des enfants. Paris : Mille et une nuits, 2002, p. 36 [Chapitre 26 des Essais]

 



              


       
 Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions métaphysiques et, très tôt, les enfants  se posent intensément  des questions universelles sur la vie, la mort, les relations humaines, la morale, le politique, etc. Le Petit Prince de Saint-Exupéry pourrait être la représentation métaphorique idéale de ce “ don de l’enfance", de ce regard enfantin, toujours neuf, jamais blasé, sur les mystères, les beautés, les horreurs de la vie et du monde. Il serait par excellence celui qui, selon l’expression de Gilles Deleuze, fait “l’idiot ” et pose la question du pourquoi et de l’essence des choses en toute naïveté et intensité.  La pratique de “ la philosophie avec les enfants ”, se développe ainsi en France depuis une dizaine d'années.  Elle répond au besoin de démocratisation d'une discipline jugée encore trop élitiste et hermétique.
Dans le même temps, la littérature de jeunesse contemporaine a entendu ce questionnement existentiel et offre aux jeunes lecteurs des récits riches, beaux et complexes qui leur permettent de s'aventurer sur les difficiles chemins de la pensée. Des auteurs comme
Claude Ponti, Tomi Ungerer ou Grégoire Solotareff
ne "volent pas les enfants" et les aident de façon symbolique, à travers leurs fictions, à donner plus de sens à l'existence et à la réalité.

 La littérature pense le monde et la condition humaine. Il existe ainsi une alliance profonde entre la littérature et la philosophie, deux disciplines trop souvent concurrentes et qui sont pourtant toutes les deux des discours qui doivent permettent au lecteur de grandir et de donner sens à son expérience. Or l’enfance est justement le moment privilégié de la conjonction de ces deux discours parce qu’elle constitue l’apogée de deux expériences humaines fondamentales : celle (pour la philosophie) de l’« étonnement devant le monde » et celle (pour la littérature) du   «consentement euphorique à la fiction ». Saisissons la curiosité des enfants pour démocratiser la philosophie, la relier au sensible et à la beauté et la rendre accessible à tous. 

Ce site propose aux parents, aux enseignants, aux éducateurs de partager et d'échanger nos réflexions, nos recherches, nos pratiques, nos coups de coeur, nos questionnements sur la pratique de la philosophie avec les enfants et  la littérature de jeunesse.
  

     Je suis moi-même professeur de philosophie à l'université de Nantes et chercheur à l'université de Québec au Canada. J'anime régulièrement des ateliers dans des classes de l'école élémentaire. Je travaille aussi avec le philosophe Michel Onfray à l'Université Populaire d'Argentan où j'anime des "goûters de philosophie et de littérature pour enfants". J'ai consacré ma thèse à ce sujet et j'ai publié un manuel pour les professeurs des écoles. Je chronique régulièrement pour les revues Astrapi et Siné Hebdo (aux styles bien différents...).

Sur ce blog, je mettrai à votre disposition les articles que j'ai publiés, mes interventions dans des colloques en France et à l'étranger, mes fiches de préparation, des bibliographies d'albums sur des questions philosophiques, etc.
   J'espère que nous pourrons ensemble faire avancer "la cause" de la philosophie avec les enfants. Plus largement, nous pourrons aussi discuter de l'école et de son avenir : En ces temps de régressions idéologiques et pédagogiques,
résistons
pour promouvoir une éducation de l'intelligence critique, de la sensibilité, de la culture et du partage !    

edwige.chirouter@wanadoo.fr

* Edwige Chirouter. Lire, réfléchir et débattre à l’école élémentaire. La littérature de jeunesse pour aborder des questions philosophiques. Paris : Hachette, 2007 (coll. « pédagogie pratique »). Extraits sur ce blog

* Edwige Chirouter. A quoi pense la littérature de jeunesse? Portée philosophique de la littérature et pratiques à visée philosophique au cycle 3 de l'école élémentaire. Thèse de doctorat. Soutenue en décembre 2008. Directeur de thèse : Michel Tozzi. Extraits sur ce blog
   


Par edwige chirouter
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Vendredi 26 décembre 2008
 Cet article a été publié dans le Siné Hebdo du 17 décembre 2008 :

"Les enfants sont beaucoup moins bêtes qu’on ne le croit !

Ils se posent intensément très tôt des questions métaphysiques sur la mort, les relations humaines, l’amour, l’amitié, la morale, la loi, etc. La littérature de jeunesse contemporaine est aujourd’hui d’une très grande richesse et permet d’aborder avec intelligence et subtilité ces grandes interrogations universelles.

La rubrique propose de découvrir des auteurs et des œuvres qui ne prennent pas les enfants pour des imbéciles et qui leur permettent de réfléchir sur les questions qu’ils se posent.

 

Tomi Ungerer et « la bêtise humaine»


Tomi Ungerer est un des grands auteurs (et illustrateurs) de la littérature dite « de jeunesse » Il commence à publier dans les années 60, à l’époque où des éditeurs, comme Christian Bruel, affirment la nécessité d’une véritable littérature pour les enfants, éloignée de la niaiserie et du conformisme ambiant. Dans ses récits, Ungerer aborde souvent les questions de l’obéissance aveugle et des préjugés. Il existe à Strasbourg un musée sur l’œuvre (hétéroclite) de Tomi Ungerer – avec aussi ses dessins érotiques (mais ça c’est pour les parents…)

Jean de la Lune  est un de ses albums les plus poétiques : Jean le lunien, naïf, doux et pacifique, débarque sur la terre. Il fera la décevante expérience de l’intolérance et de la bêtise des hommes. Pourchassé par l’armée, les journalistes et des hordes de curieux, emprisonné et servant de bouc émissaire à un pouvoir autoritaire, il préférera retrouver sa solitude plutôt que d’affronter l’absurdité de normes sociales fondées sur des pulsions malsaines, la domination, le pouvoir et l’ordre. (L’école des Loisirs, coll. Lutin Poche, 5euros 50)

T. ungerer a publié d'autres ouvrages sur ce thème : Flix et La grosse bête de Monsieur Racine (L’école des loisirs)

Autres ouvrages sur la bêtise, le pouvoir et les préjugés : Brigitte Labbé et Michel Puech, Les chefs et les autres, Milan, « les goûters philo » (aussi dans la même collection : La justice et l’injustice). Anthony Browne, Histoire à quatre voix, L’école des loisirs. Pour les ados : Franck Pavloff, Matin Brun, éditions Cheyne"


Par Edwige Chirouter - Publié dans : PARENTS. Choix de livres sur des questions philo..
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Vendredi 26 décembre 2008

Article publié dans Siné Hebdo

Les enfants sont beaucoup moins bêtes qu’on ne le croit ! Ils se posent très tôt des questions métaphysiques déroutantes. Or, la littérature de jeunesse contemporaine est désormais d’une grande richesse et permet d’aborder avec subtilité ces grandes interrogations universelles. La rubrique propose de faire découvrir des auteurs et des œuvres qui ne prennent pas les enfants pour des imbéciles et leur permettent de réfléchir sur ces questions qu’ils se posent.

 

Claude Ponti et l’arbre sans fin de l’imaginaire et de  la mémoire.

Parmi les auteurs qui ne « volent pas les enfants » et qui parient sur leur intelligence et leur sensibilité, il y a  Monsieur  Claude Ponti.  Son univers, à la fois drôle et onirique, touche les lecteurs de 3 ans à « jusqu’à ce mort s’en suive ». Car cette littérature « de jeunesse » n’est pas pour les enfants, elle est aussi pour les enfants et s’adresse à tous.  La littérature, parce qu’elle ouvre à la fois sur le singulier et l’universel, nous permet de donner sens à notre existence et à la réalité. Les enfants sont non seulement capables d’une telle rencontre littéraire, affective et intellectuelle, mais ils en ont besoin pour grandir harmonieusement. C’est justement ce  qu’exprime l’album L’arbre sans fin qui aborde, sans niaiserie ou moralisme, les questions délicates de la mort, de la mémoire et de la fonction de l’imaginaire. La jeune Hipollène pert sa grand-mère adorée et entame, pour faire son deuil, un long voyage initiatique à travers « l’arbre sans fin ». De retour chez elle, après avoir traversée de multiples épreuves, elle retrouve Ortic, le monstre “ dévoreur d’enfants perdus ”,  qui la terrifiait au début de l’histoire. Il bondit sur elle une dernière fois en hurlant : “ Je n’ai pas peur de toi ! ”, mais elle peut désormais lui répondre : “ Moi non plus, je n’ai pas peur de moi ! ”. Sa réplique terrasse instantanément le monstre qui se ratatine en “ vieille salade moisie ” ! Hipollène a grandi et ne se laisse plus accaparer par ses pulsions dévorantes. Son voyage dans l’arbre de l’imaginaire et de la mémoire lui aura permis la plus belle des conquêtes : devenir soi-même. Incarnation symbolique de toutes ses angoisses, le monstre disparaît quand elle parvient à la sérénité et à la sagesse (au sens philosophique du mot car c’est parfois – souvent (? ) – dans la désobéissance que se trouve la vraie sagesse…)

(Claude Ponti. L’arbre sans fin. L’école des Loisirs. 1992)

 

 

 
Par Edwige Chirouter - Publié dans : PARENTS. Choix de livres sur des questions philo..
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Vendredi 26 décembre 2008

Edwige Chirouter


Soutenance de thèse. Montpellier. 8 décembre 2008

A quoi pense la littérature de jeunesse ?

 

 Introduction


Quand j’ai terminé la rédaction de cette thèse, fin août dernier, j’ai tenu à partager avec mes proches la joie (au sens spinoziste) d’être parvenue au bout de cette aventure intellectuelle. Et mon ami Claude Ponti m’a alors renvoyé un message avec cette simple petite phrase  « Une thèse qui se finit, c’est une Tour Eiffel qui part enfin se promener ».

J’ai donc choisi pour cette soutenance de filer cette métaphore (puisque mon sujet s’y prête…) et je vous propose le cheminement suivant :

Dans un premier temps, je rappellerai et clarifierai les objectifs, les hypothèses, la méthodologie et les conclusions principales de cette recherche. Le tout constituant ainsi ma Tour Eiffel.

Dans un second moment, j’évoquerai les champs de recherche à explorer, qui sont autant de promenades qu’il reste à effectuer (à ma tour Eiffel…) pour poursuivre son travail.

Comme je l’écrivais dans ma conclusion, il faudra continuer l’analyse et le classement philosophique du corpus de littérature de jeunesse (parce que cela me semble utile pour les praticiens et les chercheurs). Mais, et c’est sur ce point que j’insisterai ici, il faudra également poursuivre l’analyse des séances et réfléchir particulièrement sur le cas des élèves qui ne prennent pas ou peu la parole lors des débats. C’est pour cela que je pointerai un aspect qui n’a pas été travaillé : celui du rôle de la trace écrite.

 

 

Un premier moment qui restitue l’architecture de la Tour Eiffel.

 

Comme je l’ai souligné dans l’introduction de mon travail, ma problématique est venue suite à la découverte des deux continents : celui de la « philosophie avec les enfants » et celui de la littérature dite « de jeunesse ». Cette découverte fut pour moi déconcertante car elle bouleversait des représentations bien ancrées concernant le statut et l’enseignement de ma discipline. Mon travail est ainsi parti des hypothèses suivantes :

- D’une part de la conviction qu’il existe une l’alliance profonde entre la littérature et la philosophie. Au-delà des relations spécifiques qu’elles entretiennent avec le langage, elles sont toutes les deux des discours qui nous éclairent sur l’existence et la réalité. Or, permettre au petit d’homme d’avoir accès à ce patrimoine culturel et d’intégrer par là la condition humaine est une des misions les plus fondamentale de l’école républicaine. Elle doit permettre de faire vivre cette alliance en provoquant une rencontre initiatique entre un sujet et ces oeuvres. Mon travail partait aussi de l’idée que l’enfance est justement le moment privilégié de conjonction possible de ces deux discours parce qu’elle marque l’apogée de deux expériences humaines fondamentales : celle (pour la philosophie) de l’« étonnement devant le monde » et celle (pour la littérature) du «  consentement euphorique à la fiction ». Il y a donc là pour l’éducateur un moment à saisir.

Les hypothèses de ma problématique s’appuient essentiellement sur unedéfinition particulière de la littérature (celle de Paul Ricœur ou de Jérôme Bruner), en laissant de coté, dans la réflexion théorique mais aussi dans la pratique des séances analysées, l’aspect plus formel du texte littéraire.

Je m’arrête un peu sur ce point car il me semble très important de préciser ce parti pris qui a sous-tendu mon travail. Les séances menées et analysées ne sont pas à proprement parler des séances de « littérature ». D’abord parce que j’interviens en ma qualité de professeur de philosophie dans les classes et aussi et surtout parce que « la langue » des œuvres lues, le style pour le dire globalement, ne fait pas l’objet d’un travail spécifique. Les illustrations aussi, qui participent pourtant souvent de façon essentielle à la qualité littéraire des œuvres ne sont non plus analysées. Il est donc laissé de côté des aspects essentiels de ce qui fait pourtant la littérarité des œuvres choisies pour ne s’intéresser qu’au « sens », qu’à la « Fabula » du texte.
C’est explicitement un choix pédagogique particulier qui a pour objectif principal de développer une lecture particulière de l’œuvre littéraire (la lecture philosophique). Cela veut-il dire pour autant que la qualité de la langue serait étrangère à la pensée qui l’accompagne, qu’il suffirait, par exemple, de résumer un livre pour engager, de la même façon, le travail de pensée chez les enfants ? Je ne le pense pas. Je suis persuadée que la langue littéraire est indissociable de la richesse du sens et que la beauté, la subtilité et la singularité de la langue participent à l’appropriation de la pensée du récit. Mais je reconnais que c’est une question que j’ai mise de coté pour me concentrer sur ma problématique précise.


Alors, pour montrer justement en quoi le programme de littérature au cycle 3 pouvait être une occasion à saisir par tous ceux qui souhaitent une initiation précoce à la philosophie, il me semblait important :


- de montrer que le discours de l’herméneutique moderne (la littérature comme « expérience de pensée ») est transposable au continent de la littérature dite « de jeunesse », genre longtemps méprisé et qui doit toujours gagner en légitimité.

Mais aussi :


-
d’interroger les frontières entre ce que l’on nomme communément le « débat interprétatif » et le « débat réflexif » et de montrer comment de façon à la fois théorique mais aussi et surtout pratique, dans les scripts des séances analysées, la littérarité du texte, la réflexion sur ses blancs, ses mystères, ses implicites, pouvait être, dans le même temps, l’occasion d’une réflexion de type philosophique sur ses enjeux.


Toutes ces hypothèses se résument dans le « pari de l’éducabilité philosophique » de l’enfant et de sa capacité à saisir la pensée d’un texte littéraire pour mieux se connaître et comprendre le monde.

 

Pour vérifier toutes ces hypothèses, je me suis fixée la méthodologie suivante :

- L’étude philosophique d’un corpus de littérature de jeunesse - pour démontrer la transposition possible du discours de l’herméneutique à ce continent littéraire particulier. Cela a été fait par l’historique de la reconnaissance universitaire et institutionnelle de ce genre et par l’analyse notamment des programmes de littérature au cycle 3 et le classement par notions philosophiques des albums, contes et fables des listes de référence ;


- L’étude de scripts de séances que j’ai pour une grande part menées à partir du dispositif de mise en réseau d’albums. Et pour analyser ces séances, comme grille de lecture et vérifier les hypothèses, je me suis servi à la fois :

 

- du triptyque de Michel Tozzi : problématiser, argumenter, conceptualiser – qui caractérise les exigences intellectuelles propres au philosopher. En ajoutant, par rapport à ma problématique spécifique :

 

- des différentes postures d’appropriation du texte littéraire (dont « l’identification » ou les « réactions axiologiques » portant sur des jugements de valeurs) auquel j’ai donc rajouté une cinquième posture repérée au fil des séances et que j’ai nommé « les réactions ontologiques », concept qui me semble être un des apports forts de ce travail de recherche. Ces moments de « réaction ontologique », sorte de « kaïros » (cet avènement, ce temps suspendu qui crée de la profondeur dans l’instant), ont pu être repérés dans les scripts de différentes classes et chez des élèves au profil scolaire très divers. Ce moment de rencontre (entre les élèves membres de la « communauté de recherche » et la pensée du texte) constitue alors ce que j’ai nommé «la pensée fantôme » (en référence à l’expression de « texte fantôme » de Françoise Demougin) qui nait donc de la lecture philosophique d’un texte par les enfants.

Je ne redonnerai ici qu’un seul exemple de « réaction ontologique » qui me semble particulièrement significatif. Il s’agit de l’intervention d’une élève de CM1 lors d’une séance sur le thème de « Grandir » à partir de la lecture de l’album d’Anaïs Vaugelade, Laurent tout seul (L’école des loisirs) :

Je recontextualise l’intervention : 

Laurent, un petit lapin curieux, veut découvrir le monde. Il va toujours “ un petit peu plus loin ” que ne le lui autorise sa mère, jusqu’à se perdre dans la nuit. Par cette désobéissance, il découvre la liberté mais aussi la solitude, le doute, l’euphorie de l’indépendance et des nouvelles rencontres. Au delà de la question de l’autonomie, Laurent tout seul pose toute une série de questions existentielles sur les relations humaines, la nécessité de la transgression à certaines conditions et dans certaines circonstances, la nécessité de se créer un cercle d’amis pour vaincre la solitude. Le cheminement qui mène à devenir une “ grande personne ” est présenté, de façon toujours implicite et symbolique, comme un chemin complexe, où se mêlent les plus grandes joies et les plus grandes angoisses.


Lors de ce débat, la question qui « travaillait » intensément les élèves était la suivante : « faut-il désobéir pour grandir ? » et « quelles sont les transgressions légitimes et/ou illégitimes ? ». Au moment, où Inès va intervenir, la communauté de recherche s’est lancé dans à la fois un catalogue de comparaison des différents interdits parentaux et sur la différence entre « grand en taille » et « grand dans sa tête ».

C’est alors qu’Inès prend la parole en faisant spontanément référence à l’album:

184

Ines 

Laurent aussi, il y a l’exemple de sortir de la maison parce que si on reste à la maison, on va jamais découvrir. Il va jamais découvrir le monde

 

 

Nous voyons qu’Inès s’appuie spontanément sur la métaphore du récit («l’exemple de sortir de la maison », c’est-à-dire « sortir des jupes de sa mère », « couper le cordon » au sens figuré, prendre ses responsabilité et son autonomie) pour relancer la discussion sur la définition du concept de « grande personne ».
Ce recours à la métaphore permet la problématisation de la question car elle apporte de la complexité aux échanges. On remarquera aussi que pour Inès la fiction littéraire a valeur d’argument (ou plutôt ici de contre argument), et cela par sa fonction référentielle évidente, ce que Jérôme Bruner appelle son « droit à la réalité »
[2]. Puis Inès généralise à partir de cet exemple (« on ») pour assimiler « grandir » et « découvrir » et affirmer que l’autonomie et l’accomplissement de soi nécessitent forcément une prise de risque salutaire. Il y a bien une démarche de conceptualisation car elle détermine un attribut au concept de « grande personne ».


Dans cette intervention, la fiction littéraire permet ainsi des démarches de problématisation, d’argumentation et de conceptualisation. Il s’agit bien ici d’une « réaction ontologique », d’une lecture spécifiquement philosophique de l’album qui va permettre non seulement à Inès, en tant que sujet, mais aussi à la communauté de recherche dans son ensemble d’approfondir le concept de « grande personne ».

 

Voici ainsi, très brièvement, les conclusions auxquelles je suis parvenue :


L’appel fait aux textes littéraires peut garantir la rigueur philosophique des échanges
 : La Littérature facilite chez les élèves la construction d’une pensée de type philosophique car elle permet effectivement :


-  L’investissement du sujet dans la réflexion (l’identification aux personnages permet cette « nécessité intérieure » inhérente à tout engagement authentique dans la pensée) ;


- La problématisation (par le dispositif de mise en réseau et le rôle de contre-exemple que peut jouer le texte) ;

-  L’argumentation (grâce à sa « fonction référentielle » qui semble évidente chez les enfants tant leur rapport à la fiction et à l’imaginaire est constitutif de leur condition. Souvenez-vous de l’intervention de Florian[3] toujours sur la question de « Grandir » quand il fait référence spontanément à la figure de Peter Pan pour contre–argumenter, alors que l’ensemble de la communauté de recherche semblait s’accorder sur le fait que « tout le monde a envie de grandir ») ;


- La conceptualisation (quand les élèves saisissent la pensée du texte et déterminent par là certains attributs du concept travaillé. Comme « être grand » c’est « être responsable », « grandir » c’est « découvrir » et « devenir autonome ».

En ce sens, la « bonne distance » qu’instaure la littérature entre l’expérience personnelle et le concept permet bien à de jeunes élèves de s’engager dans la difficile aventure de la pensée.

Mais tout cela n’est possible que par le rôle du maître. La posture réflexive n’est construite chez les élèves que si l’enseignant, par le dispositif qu’il met en place et par la nature de ses interventions récurrentes, permet cet apprentissage long et patient.

L’analyse de ces différents scripts nous a ainsi confirmé l’hypothèse que des élèves entre 8 et 11 ans sont capables, si le dispositif et l’étayage de l’enseignant le permettent, de construire une posture réflexive par rapport au texte littéraire et de commencer par là à apprendre à penser de façon rigoureuse.

Ainsi, de mon point de vue, l’originalité de cette thèse se situe dans la construction de cette grille d’analyse, le repérage de ces postures spécifiquement philosophiques et la détermination d’inducteurs, de gestes professionnels de l’enseignant, facilitant cette démarche réflexive et cette lecture spécifiquement philosophique.

 

 

Deuxième moment de cette soutenance :

Les champs de recherche à explorer (les promenades de ma Tour Eiffel).

 

Je vais surtout ici insister sur l’analyse des séances qu’il faudra poursuivre et affiner. Je voudrai en particulier revenir sur ce qui semble être la plus grande difficulté auquel s’est heurté mon travail : comment évaluer les progrès effectués réellement par chacun des élèves et en particulier par ceux que l’on n’entend pas parler.

Alors, j’avais déjà souligné dans ma conclusion que l’analyse des monographies, ce corpus constitué, sera sûrement très instructive pour comprendre comment se construisent progressivement et individuellement, grâce à la littérature (c’est la grille de lecture spécifique à cette recherche), les compétences réflexives propres au philosopher. Sauf que dans les monographies, nous retrouvons les enfants qui prennent la parole…

Donc, peut-être faudra-t-il aussi, au moins pour certains débats, choisir un certain nombre d'élèves et mener des entretiens individuels avec eux sur le contenu de la discussion pour savoir comment ils se sont appropriés personnellement la réflexion collective.


Mais il y a aussi un élément déterminant :

La place de ces moments d’écriture individuelle doit être plus mise en avant. Car, parce que l’écrit oblige à la prise de distance par rapport à l’expérience immédiate et les émotions, il est une médiation indispensable qui permet la réflexivité. De l’investissement personnel à l’enjeu métacognitif, l’activité d’écriture a un rôle essentiel dans la structuration et l’appropriation des apprentissages et de la pensée. Comme le souligne Jean-Charles Chabanne et Dominique Bucheton : s’interroger sur les écrits intermédiaires conduit à « mettre sous la lumière les traces labiles et inaperçues de l’activité dans les séquences de classe » [4]. Il s’agit bien pour le chercheur de se doter d’outils d’observation qui portent sur la dynamique invisible des échanges, ses aboutissements mais aussi ses impasses.

C’est pourquoi l’analyse de ces cahiers de philosophie pourra apporter un nouvel éclairage essentiel sur la question. C’est ici une piste de recherche immense à explorer.

Beaucoup de promenades donc en perspective pour ma Tour Eiffel… (Je continue à filer jusqu’au bout la métaphore de Claude Ponti)

 

 

  En conclusion

 

Je résumerai une dernière fois quels sont, de mon point de vue, les apports de cette thèse pour la recherche, en quoi ce travail aura permis de projeter une lumière nouvelle sur la question :

J’espère que ce travail aura permis de :

- montrer à l’œuvre, concrètement dans les séances, l’alliance de la philosophie, de la littérature et de l’enfance

- donner une légitimité à ces pratiques (en montrant que les enfants sont capables d’une lecture philosophique des œuvres)

 - donner des outils pour les praticiens, les chercheurs et les formateurs (par le classement philosophique des œuvres au programme, par la constitution d’un corpus de scripts et de monographies, par la construction d’une grille de lecture inédite des scripts, par la mise en lumière de gestes professionnels déterminants, par les bibliographies constituées)

- Enfin, même très modestement, contribuer à la démocratisation de la culture en valorisant une pédagogie qui redonne la « saveur des savoirs », qui sait rétablir le lien entre la raison et le sensible, entre la beauté et l’intelligence.

 


 


 

[2] Jérôme Bruner. Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? Le récit au fondement de la culture et de l’identité individuelle. Paris : Retz, 2002, p. 21

 

[3] Florian : « Y en aussi qui veulent pas grandir. Parce que…Comme Peter Pan, il veut pas grandir. Y en a qui veulent pas grandir parce qu’ils disent qu’on prend trop de responsabilités quand on est grand ». (Intervention 92)

 

[4] Parler et écrire pour penser, apprendre et se construire. L’oral et l’écrit réflexifs, Paris : PUF, 2002, p. 21

   c’est le rôle que peut jouer la trace écrite, et notamment les écrits dit « intermédiaires ». Le « cahier de philosophie », par exemple, serait un très bon outil pour analyser ce que peuvent produire comme pensée ceux qui justement ne prennent pas ou peu  a parole lors des discussions.
Par Edwige Chirouter - Publié dans : RECHERCHE. Articles. Etudes de scripts...
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Samedi 27 décembre 2008

Apprendre à philosopher avec la littérature.

Introduction

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques et, dès l’âge de trois ans, face à l’expérience de  « l’étonnement devant le monde », les enfants se posent des questions insolubles et éternelles sur la vie, la mort, les relations humaines, la morale, le politique. L’enfant, en tant qu’enfant, en tant que regard neuf, naïf (mais non innocent…), fait à chaque pas cette expérience originelle. Le Petit Prince de Saint-Exupéry pourrait être la représentation métaphorique idéale de ce “ don ” de l’enfance, de ce regard enfantin, toujours neuf, jamais blasé, sur les mystères, les beautés, les horreurs de la vie et du monde. Il serait par excellence celui qui, selon l’expression de Gilles Deleuze, fait “l’idiot ” et pose la question du pourquoi et de l’essence des choses en toute naïveté et intensité.
La pratique de “ la philosophie avec les enfants ”, développée et diffusée au XX siècle grâce aux travaux du professeur américain M. Lipman, se développe ainsi en Europe depuis une dizaine d'années. On voit même apparaître en France des “ courants ” qui inventent chacun des façons spécifiques d’apprendre à philosopher dès le plus jeune âge
. Cette pratique de la “ philosophie avec les enfants ” répond aussi au besoin de démocratisation d’une discipline jugée trop souvent comme hermétique et élitiste.

Dans le même temps, la société occidentale contemporaine, grâce aux apports de la psychologie et de la psychanalyse, a reconnu aux jeunes enfants de plein droit le statut de “ sujet pensant ” qui a besoin d’être guidé dans son cheminement existentiel et intellectuel. Avoir pris en compte les interrogations métaphysiques des enfants semble être, par exemple, une grande tendance de la littérature de jeunesse contemporaine. En 1976, par le succès de la Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim a convaincu beaucoup d’éducateurs que les véritables préoccupations des enfants, ce qui les intéresse et les motive profondément, c’est justement de pouvoir répondre à ces grandes angoisses existentielles. Aujourd’hui, des auteurs comme Claude Ponti, Tomi Ungerer ou Anthony Browne offrent à leur jeune lecteur par le biais de leur récit, de façon implicite et surtout pas moralisatrice, avec beauté et intelligence, la possibilité d’une rencontre initiatique avec soi-même et avec les autres. Et, en plus de la publication de ces magnifiques albums, ou des nombreuses adaptations de mythes, contes ou fables, on voit apparaître depuis quelques années sur le marché de l’édition jeunesse, toute une série de “ petits manuels de philosophie ” pour les enfants, dont les plus connus sont certainement les “ Goûters philo ” édités par Milan. Ainsi, tous les éducateurs qui souhaitent guider les enfants dans le beau et difficile chemin de la pensée et de la connaissance de soi ont aujourd’hui à leur disposition un continent magnifique de belles et riches histoires. De plus, accompagnant et favorisant cette profusion d’ouvrages qui abordent avec intelligence de grandes questions philosophiques, les programmes de Littérature à l‘école primaire insistent sur cette dimension métaphysique des œuvres et incitent à des débats dits “ réflexifs ”. C’est dans cette brèche que tous ceux qui souhaitent une initiation précoce à la philosophie ont pu s’engouffrer pour mettre en place des séances dans les classes.

 

 I ) A quoi pense la littérature ?

a. La littérature comme expérience de pensée

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le philosophe Paul Ricœur  a repensé le concept de littérature et ses liens étroits avec la philosophie. La fiction littéraire (que Ricœur nomme aussi la “ métaphore vive ”), parce ce qu’elle représente la possibilité démultipliée d’expériences exemplaires et signifiantes sur la ou les vérité(s) du monde, constitue un espace autonome de pensée. Je peux vivre à travers un roman des expériences que je ne connaitrais jamais dans la vie réelle.

          La fiction littéraire n’est donc pas seulement de l’ordre de l’imaginaire mais elle a aussi une “ fonction référentielle ” qui dévoile des dimensions insoupçonnées de la réalité. La littérature constitue à ce titre une expérience authentique, singulière et universelle à la fois, par laquelle les hommes vont pouvoir appréhender le réel. L’imaginaire est ainsi comme un immense laboratoire où les hommes peuvent modeler, dessiner, redessiner à l’infini les situations, les dilemmes, les problèmes qui les travaillent. Dégagée des contraintes du réel empirique, des lois de la physique, et même des lois de la morale ou de la justice, la fiction me permet de vivre par procuration ce que le réel, seul, ne me permettra jamais de vivre : écrivain ou lecteur, je peux commettre un meurtre, et, comme dans Crimes et Châtiments, expérimenter de l’intérieur les tourments du remords. “ Les expériences de pensée que nous menons dans le grand laboratoire de l’imaginaire sont aussi des explorations menées dans le royaume du bien et du mal ”, écrit ainsi Paul Ricœur dans Soi-même comme un autre. (en photo :  la "vraie Alice, lisant les lettres de Lewis Caroll)

b. La littérature, c’est d’abord une rencontre entre un sujet et une œuvre

Du coté des théories plus strictement littéraires, l’Ecole de Constance, au début des années 1970, va être la première à renouveler l’étude des textes littéraires en prenant la rencontre entre le lecteur et le texte comme point central. L’esthétique de la réception ”  de H. R. Jauss et a théorie du “ Lecteur implicite ” de W. Iser sont les deux branches les plus importantes de cette Ecole qui va pour la première fois privilégier la relation Texte/Lecteur à la relation Auteur/Texte. Pour Wolfgang Iser, dans L’acte de lecture, s’attache à l’acte intime de lecture, à la rencontre singulière entre un sujet et un texte, à la façon dont cette rencontre s’organise, se construit mentalement. A partir d’une base matérielle intangible, la lettre du texte, et qui est commune à tous les lecteurs - ce que l’auteur objectivement me donne à voir de la situation, des personnages (Elle s’appelle Emma Bovary, elle a vingt ans, elle habite en Normandie, elle s’ennuie, etc.) – chaque lecteur singulier va construire sa propre approche du récit, en jugeant par exemple les personnages ou la qualité même de l’œuvre (soit je trouve cette Emma touchante, sublime, soit je la trouve idiote et hystérique ; soit je trouve ce roman ennuyeux et je maudis le professeur qui m’oblige à le lire, soit il transfigure ma vie à tout jamais…). Plus récemment, les recherches se sont penchées sur le lecteur réel et non plus modèle : comment concrètement le lecteur s’approprie le texte. Les travaux de Vincent Jouve, dont nous allons reparler, viennent, par exemple, compléter cette approche qui ambitionne de prendre en compte le sujet dans sa globalité et son intimité quand il investit et reconstruit le texte. On repère ainsi différentes postures qui permettent au lecteur d’entrer en littérature 

c. Les différentes postures d’appropriation du texte

* L’identification aux personnages (“activation fantasmatique ”) qui me fait vibrer aux sorts des personnages (“ Madame Bovary c’est moi ”, je sympathise, au sens grec du mot, je “ souffre avec ”, je ris, je tremble, je pleure. Marcel Proust lui-même dans Du coté de chez Swann s‘interroge : pourquoi suis-je plus affecté par les malheurs, imaginaires, du personnage imaginaire du roman que je suis en train de lire que par ceux, pourtant réels, de mes voisins réels? ). C’est par la force de l’immersion fictionnelle… Force particulièrement développée chez les enfants… ;

 * La visualisation mentale des scènes (“ concrétisation imageante ”) qui se construit en fonction justement de mon propre imaginaire, de mes désirs, de ma culture, de mes fantasmes, de ma projection sur les personnages (Je peux m’imaginer la couleur de la robe de Madame Bovary même si celle-ci n’est pas évoquée dans le passage. Cette visualisation me permet de m’investir effectivement et de donner corps à la scène. Le choix de la couleur que je vais donner à la robe est un choix tout à fait singulier, témoignage de ma sensibilité, de mes goûts, de mes représentations.) ; 

* La cohérence mimétique (la suite logique des événements ou la fin imaginaire…). Quand on arrête sa lecture à un moment du récit et qu’on essaye de deviner la suite (un exercice qui peut être demandé aux enfants). Ou même quand on a terminé un roman et que la fin ne nous plait pas (en fait, madame Bovary n’est pas morte…)

* Des jugements moraux (“ réactions axiologiques ”) que je ne peux m’empêcher d’émettre lors de la lecture littéraire (il a eu raison ou il a eu tord d’agir de la sorte, c’est un salaud, c’est un brave type, etc.).

Chaque lecteur va ainsi construire ce qu’on appelle son “ texte fantôme ” qui est le fruit de sa rencontre avec le texte lui-même. Il ya autant de madame Bovary que de lecture de Madame Bovary. Dans ma thèse, je posture aussi l’existence d’une “ pensée fantôme ” du texte que nous construisons aussi dans et par la lecture. La “ pensée fantôme ” surgit quand nous saisissons la portée philosophique du texte, ce qu’il nous dit sur l’amour, la mort, la condition humaine et que cette pensée du texte va, en retour, alimenter, enrichir, transformer mes propres représentations. Ce saisissement de la pensée du texte va me bouleverser et participer à mon cheminement intellectuel, philosophique, existentiel.

Je vais ainsi avoir lors de ma lecture des “ réactions ontologiques ” qui vont me permettre de saisir et de m’approprier singulièrement la pensée du texte.

Or, les enfants sont eux aussi capables de ces différentes postures, qu’elles soient strictement littéraires mais aussi philosophiques. Les enfants aussi construisent une “ pensée fantôme ” par rapport à la littérature. C’est ce que j’ai essayé de démontrer dans ma thèse.

Je vais vous donner un  exemple de « réactions ontologiques », que j’ai repérées dans des scripts, faites par des enfants lors d’un débat dans une classe de CM1 d’une école classée en ZEP du Mans sur le thème « grandir ». J’avais lu en début de séance l’album d’Anaïs Vaugelade, Laurent tout seul (L’école des loisirs). Je résume l’histoire : Laurent, un petit lapin curieux, veut découvrir le monde. Il va toujours « un petit peu plus loin » que ne le lui autorise sa mère, jusqu’à se perdre dans la nuit. L’aventure est parfois difficile, la solitude dure à surmonter mais on rencontre toujours sur sa route des amis qui vous aident à continuer

Le débat s’est enclenché sur une question d’ordre morale (nécessitant des « réaction axiologiques ») : Laurent a-t-il eu raison de désobéir à sa maman ?  (en franchissant la barrière/en franchissant les limites/en transgressant l’interdit ?) La question philosophique sous jacente étant celle-ci : doit-on désobéir pour grandir ?

Voici une l’intervention Inès dans la même séance :

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Ines 

Laurent aussi, il y a l’exemple de sortir de la maison parce que si on reste à la maison, on va jamais découvrir. Il va jamais découvrir le monde

 

 

Inès s’appuie spontanément sur la métaphore («l’exemple de sortir de la maison ») pour généraliser, assimiler grandir et découvrir et affirmer que l’autonomie et l’accomplissement de soi  nécessitent forcément  une prise de risque salutaire. Il s’agit bien ici d’une réaction ontologique, d’une lecture spécifiquement philosophique de l’album qui va permettre non seulement à Inès, en tant que sujet, mais aussi à la communauté de recherche dans son ensemble d’approfondir le concept de « grande personne ».

 

La littérature de jeunesse contemporaine nous offre aujourd’hui une multitude de supports pour développer chez les élèves ses compétences réflexives. La littérature de jeunesse, depuis trente ans, a pris au sérieux les interrogations métaphysiques des enfants,  et ce genre, longtemps méprisé et considéré comme de la para littérature, a désormais gagné ses lettres de noblesses C’est ce que je voudrais maintenant montrer  dans le deuxième moment de cet exposé

 

II) A quoi pense la littérature de jeunesse ?

Voyons donc maintenant la transposition de ce discours général sur la littérature comme “ expérience de pensée ” au monde particulier de l’enfance et de la littérature dite “ de jeunesse ” :

 

a. Le tournant de La psychanalyse des contes de fées

En 1976, par le succès de sa Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim a convaincu beaucoup d’éducateurs que les enfants ont des préocupations existentielles. intenses. Or les contes de fées traditionnels parlent de façon intelligente, c’est-à-dire de façon symbolique, de ces questions. Le jeune lecteur comprend spontanément et inconsciemment que ces histoires ne décrivent pas une réalité mais que le “ message ” du conte est symbolique (et donc qu'il faut l’interpréter). Ces récits ancestraux, produit de la culture orale, sont la métaphore des conflits intérieurs qui sont propres à la condition enfantine (la peur d’être abandonné et de mourir de faim, la rivalité entre frères et sœurs, entre mère et fille, le conflit permanent entre “ le principe de plaisir ” et “ le principe de réalité ”, la complexité des sentiments humains (l’amour mélangé à la haine), etc.). Ils parlent directement à l’inconscient de l’enfant en donnant forme aux tensions, aux peurs, aux désirs, aux angoisses qu’il éprouve au quotidien lors de son développement. Les contes de fées lui permettent alors de mieux comprendre ce qui se passe en lui à un niveau inconscient, de dépasser ses conflits et donc de grandir.

b. Les programmes de littérature à l’école élémentaire

         Or, toutes les recherches et les réflexions contemporaines sur la définition de la littérature comme “ expérience de vérité ”, l’évolution du regard sur l’enfant, sujet porteur d’interrogations métaphysiques et existentielles, et en particulier sur l’enfant lecteur, sont toutes reprises dans les très ambitieux programmes de Littérature au cycle 3 de l’école élémentaire.

Ce que les programmes visent absolument à éviter, c'est la dérive techniciste, formaliste de l’enseignement de la littérature. Il faut d'abord et avant tout permettre à l'enfant de faire l'expérience initiatique de la rencontre avec la littérature : je rencontre un texte qui va me permettre de mieux me connaître et de mieux connaître le monde. Et en insistant ainsi sur le discours du texte, les programmes ont ouvert la voie de débats réflexifs à visée philosophique “ L’appropriation des œuvres littéraires appelle à un travail sur le sens. Elle interroge les histoires personnelles, les sensibilités, les connaissances sur le monde, les références culturelles, les expériences des lecteurs. Elle crée l’opportunité d’échanger ses impressions sur les émotions ressenties, d’élaborer des jugements esthétiques, éthiques, philosophiques et de remettre en cause des préjugés. ”

         Pour permettre à l’élève de saisir cette dimension réflexive de la littérature, les programmes vont donc insister sur une pédagogie non seulement de la compréhension mais aussi et surtout de l’interprétation. Parce que l’on va d’abord s’intéresser à ce que me dit le texte, à ce qu’il peut m’apporter, l’enseignant va devoir pointer les zones d’ombres, les questions, les mystères, qui traversent l’œuvre. Le débat interprétatif et le débat réflexif sont souvent inextricablement liés : poser des questions sur les blancs du texte, c’est souvent nécessairement soulever les grandes questions métaphysiques qu’il soulève.

Par exemple pour l’album Remue-ménage chez madame K de Wolf Erlbruch : Cet album interroge les représentations du masculin et du féminin et pose implicitement les questions de l’irrationalité de l’angoisse existentielle. Madame K. est une Emma Bovary qui cherche le sens de son existence dans un quotidien terne et vain. Elle va se prendre d’affection pour un petit oiseau et cet amour va lui donner la force de s’émanciper et de changer de vie.  A la fin de l’album, on la voit littéralement prendre son envol. Qu’est-ce que ça signifie ? Que symbolise cet envol ? Qu’est-ce que l’auteur a voulu dire ? Elle quitte M. K ? Elle devient libre ? Elle s’émancipe ? Elle devient heureuse ? Elle se suicide ? … Et en débattant sur ce mystère du texte, on aborde nécessairement des questions éthiques et philosophiques : Qu’est-ce que le bonheur ? Qu’est-ce que la liberté ? Qu’est-ce que l’accomplissement de soi et une vie réussie ? Certains enfants abordent donc  même parfois la question de la mort et du suicide. Les programmes incitent d’ailleurs de façon explicite à l’exploitation philosophique de ce texte : “ L’interprétation du texte se construira ainsi en fonction des valeurs mobilisées, statut de la femme, éducation, relations familiales, sens que l’on donne à la vie. Un livre sur les chemins tortueux de la liberté qui pourra entraîner le lecteur à une plus large exploration de l’univers étrange de Wolf Erlbruch.”


Cette exploitation philosophique des œuvres est possible et même nécessaire pour un très grand nombre d’œuvres au programme, comme par exemple encore pour un texte de Marguerite Youcenar, Comment Wang-Fô fut sauvé - les documents font référence à Bachelard pour éclairer ce conte.

Dans le genre de la “ poésie ”, il est également très significatif de trouver un auteur très philosophique, le plus philosophique peut-être d’ailleurs du XX siècle, comme le font toujours remarquer les programmes eux-mêmes, René Char (auteur de l’aphorisme : « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil », méditez…)


Les débats dit “ interprétatifs ” sur l’implicite des œuvres se transforment donc ainsi souvent en “ débats réflexifs ” sur leurs enjeux philosophiques. C’est à ce point de jonction précis que les didactiques des deux disciplines pourraient se rejoindre dans une nouvelle et féconde complémentarité.

 

c. L'engouement pour la philosophie avec les enfants 

 

Dans le foisonnement des publications à portée philosophique, on peut distinguer trois formes bien distinctes :

 D’une part * les récits (albums, romans, récits illustrés, poésie, mythes contes ou fables) qui abordent métaphoriquement des questions métaphysiques ;

* Un genre intermédiaire entre la pure fiction et le manuel (comme Les Philo-fables, moitié fiction, moitié exposé philosophique pour les enfants) ; 

Les productions “ ad hoc ”, sorte de * “ petits manuels à usage des enfants ” qui visent à les faire réfléchir plus explicitement sur des notions.
 
Des récits
à forte dimension philosophique

         Il serait impossible de faire un recensement exhaustif de tous les textes de littérature de jeunesse à portée philosophique disponibles à ce jour. Je ne fais ici que souligner une tendance forte de la création et de l’édition contemporaine.

Par exemple, à ce jour, sur le site spécialisé Ricochet, on peut trouver : 162 références pour “ la mort/le deuil ”, 279 pour le thème de l’amitié, 268 sur l’amour, 103 sur l’Art, etc.

La quantité des œuvres proposées témoigne du souci de vouloir prendre en compte les interrogations philosophiques des enfants et de les aider dans leur cheminement par le biais de récits porteur de sens.


Un genre intermédiaire

Vu l’engouement pour la philosophie avec les enfants, les éditeurs proposent des collections de récits et de contes philosophiques, véritables créations ou adaptations de mythes fondateurs :

Le succès mondial du Monde de Sophie paru en France en 1995 (et que Deleuze aurait “ adorer écrire ”), y est sûrement pour quelque chose. Le livre de Jostein Gaarden a véritablement permis de mettre en lumière un besoin très largement partagé de sens et de philosophie. Le pari de l’auteur est bien de rendre accessible les grands auteurs, les grands courants de l’histoire de la philosophie à de jeunes lecteurs (à partir du collège, même si certains passages peuvent être étudiés dès le cycle 3). C’est bien le pari de “ l’éducabilité philosophique ” des enfants qui est fait. C’est bien le pari d’une transposition intelligente d’une discipline pourtant trop souvent réservée “ aux grands ”.

 _ Dans la lancée de ce succès, Albin Michel publie ainsi par exemple aujourd’hui les collections “ Paroles ”  et “ Carnets de sagesse ”. Dans Les philo fables (2002), Mon premier livre de Sagesse ou Petites et grandes fables de Sophios (2003), Michel Piquemal et Philippe Lagautière ont fait le pari d’une adaptation des grands mythes, fables et légendes de notre patrimoine universel pour les mettre au service de la curiosité philosophique des plus jeunes.

_ Toujours entre le récit et le manuel, les éditions Autrement publient, dans une collection justement nommée “Les petits albums de philosophie ”, La vérité selon Ninon d’Oscar Brénifier. Sous la forme de la bande dessinée, l’auteur nous donne à voir le quotidien d’une petite fille toujours aux prises à des problématiques philosophiques ou à des dilemmes moraux. Pour approfondir la réflexion, l’auteur fait référence à des mythes fondateurs (comme l’allégorie de la Caverne ou à la légende d’Icare) ou à des auteurs, ce qui permet d’éclairer les enjeux de la problématique et surtout de restituer le caractère universel des interrogations de Ninon.

 


Des manuels de philosophie pour enfants

               En plus d’albums, de recueils de poésie, de romans, de contes qui abordent avec intelligence toute une série de problématiques philosophiques, nous assistons actuellement à une mode éditoriale, celle des “ petits manuels de philosophie ” à usage des enfants.

 _  En ce qui concerne l’édition en France, la collection la plus connue dans le genre des “ petits manuels ” est sûrement celle des “ Goûters philo ”, éditée par Milan. Michel Puech, professeur de philosophie à la Sorbonne, et Brigitte Labbé proposent de faire le tour d’une problématique philosophique par le biais à la fois d’une réflexion générale et de petites anecdotes, souvent très pragmatiques, pour illustrer le propos. 25 titres sont à ce jour proposés (comme La vie et la mort, Pour de vrai, pour de faux, Le travail et l’argent, Le bien et le mal, La beauté et la laideur).

_ Chez Gallimard, on peut trouver depuis 2006 la collection des “ Chouette penser ! ”, dirigée par la philosophe Myriam Revault d’Allonnes. Il est tout à fait significatif et remarquable que cette universitaire reconnue s’intéresse et travaille à rendre la philosophie accessible aux plus jeunes.

 

         Certes, la qualité de l’ensemble de tous les ouvrages existants est très inégale. Aux deux extrêmes, on peut trouver soit des collections ou des œuvres étiquetées “ philo ” (le créneau est porteur en ce moment…) mais au contenu moralisateur ou indigent soit des ouvrages abscons qui semblent plus écrits pour flatter le narcissisme des parents que pour véritablement enrichir l’esprit des enfants. Cependant cette profusion est un signe positif car elle démontre que les interrogations métaphysiques des enfants sont désormais entendues et que la question de la philosophie avec les enfants est aujourd’hui réellement posée.

Ainsi, non seulement il existe aujourd’hui une profusion d’ouvrages qui abordent avec intelligence de grandes questions philosophiques, mais, en plus, les programmes de littérature à l‘école insistent sur cette dimension métaphysique et incitent à des débats réflexifs. C’est dans cette brèche que tous ceux qui souhaitent une initiation précoce à la philosophie ont pu s’engouffrer pour mettre en place des séances dans les classes.

 

Conclusion

 

Fonctionnant sur le mode de la pensée magique, l’enfance est l’âge d’or de la croyance en l’imaginaire. “ Ce consentement euphorique à la fiction ”, comme le dit Vincent Jouve, ne disparaît (heureusement) jamais complètement et c’est lui qui œuvre à chaque lecture de récit. C’est l’enfant en nous qui resurgit chaque fois que s’ouvre un livre. Il y a une proximité essentielle entre l’enfance, la fiction, la littérature. Ainsi, comme le dit aussi joliment Vincent Jouve, “ La lecture est d’abord une revanche de l’enfance. ”

L’enfance, la littérature, et la philosophie se rejoignent alors, car cet abandon magnifique naïf et total au monde de la fiction ne se fait pas dans un désir insouciant d’échapper à la réalité, dans un désir de simple amusement ou de fuite. L’enfant cherche aussi dans l’acte de lire des réponses à ses interrogations fondamentales. Il s’abandonne dans l’espoir sérieux de trouver du sens à son expérience. La lecture est aussi une quête à la recherche de soi et des autres.

La littérature peut effectivement permettre aux enfants de mieux comprendre le monde, de le rendre plus intelligible. En leur offrant des récits porteurs de sens, ils pourront faire l’inoubliable expérience initiatique de l’entrée dans le monde de la pensée, de l’intelligence et de la beauté. Les enfants, si on prend la peine de les écouter, posent des questions métaphysiques déroutantes. “ La métaphysique consiste à répondre aux questions des enfants ” affirmait Groethuysen. Les enfants nous posent la question de la mort, de la liberté, de la morale, des relations humaines avec plus d’authenticité qu’un grand nombre d’adolescents de Terminale. Ils nous offrent cette expérience originelle de l’étonnement devant le monde et posent les questions sans auto censure. Nous devons saisir cette curiosité pour leur permettre d’avancer dans leur cheminement et leur apprendre progressivement à penser par eux-mêmes.

La littérature, elle, ne se limite pas au simple divertissement, c’est pourquoi elle dépasse largement la notion de plaisir. On peut éprouver beaucoup de plaisir à lire un texte qui ne vous apportera rien de plus que ce bon moment passé et qui sera vite oublié. Cette caractéristique n’est pas propre à la littérature mais à l’art en général. On pourrait faire la même analyse de la musique, de la peinture, du cinéma. L’œuvre d’art, en l’occurrence l’œuvre littéraire, est initiatique, elle est l’alchimie d’une rencontre aléatoire qui me permet de donner sens à mon existence et sens au monde. Pour beaucoup d’enfants, l’école est le seul lieu de rencontre possible avec ces œuvres, le seul lieu où l’adulte les mènera en bateau, en “ bateau livre ” (cf. illustration célèbre de Philippe Corentin pour l’école des loisirs), voyage qui l’amènera, avec intelligence et beauté, à se découvrir soi-même et à s’ouvrir aux autres. La finalité même de la philosophie et de la littérature…

 

Par Edwige Chirouter - Publié dans : RECHERCHE. Articles. Etudes de scripts...
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